Queen's University at Kingston

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Chapitre 2: La phonétique

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Qu'est-ce que c'est que la phonétique?

La phonétique est l'étude scientifique des sons du langage humain. Elle exclut les autres sons produits par les êtres humains, même s'ils servent parfois à communiquer (les toux, les râclements de gorge). Elle exclut aussi les sons non-humains.

La phonétique se divise en trois domaines:

La phonétique articulatoire s'occupe de l'activité des cordes vocales, de la bouche, etc. qui rendent possible la parole. Par exemple, nous savons que pour faire un [p] en français, il faut mettre les deux lèvres ensemble, sortir un peu d'air des poumons, et ensuite ouvrir les lèvres.

La phonétique acoustique examine les caractéristiques sonores des sons du langage. Par exemple, nous savons que le son produit par la consonne [s] en français a une fréquence plus élevée que le son produit par une consonne comme []. Comparez sou et chou.

La phonétique auditive examine les phénomènes de perception des sons du langage par les êtres humains. Par exemple, qu'est-ce qui nous permet de saisir une syllabe accentuée? Est-ce la durée, la force, la fréquence ou une combinaison des trois?

En même temps, il existe deux approches différentes pour faire de la phonétique: dans une approche instrumentale, on se sert de la technologie (spectrogrammes, rayons-x) pour l'analyse. Par contre, dans une approche impressionniste, on se sert de ses propres intuitions pour faire l'analyse. Il ne faut pas oublier que les résultats de la phonétique impressionniste devraient toujours être confirmés par une analyse instrumentale.

Finalement, il est possible de faire de la phonétique comparée, où on oppose deux langues pour saisir les différences et les ressemblances entre les deux.

Dans ce qui suit nous ferons de la phonétique articulatoire impressionniste.

Début.


La transcription phonétique

Quand on fait de la phonétique, il faut laisser de côté tout l'aspect graphique de la langue. Ce n'est pas la forme orthographique qui prime sur la prononciation, mais plutôt le contraire. Par conséquent, il vaut mieux agir comme si on ne savait pas écrire quand on fait de la phonétique.

Mais il faut quand même un mécanisme pour représenter les sons. L'alphabet normal convient assez mal à cette tâche, puisqu'une seule lettre peut correspondre à plus d'un son (pensez au t en français) et puisqu'un seul son peut se représenter au moyen de plus d'une lettre (pensez au son [s] en français).

Exercice: Pour chacune des lettres suivantes, trouvez les sons du français qu'elle peut représenter et les contextes où cela se produit: c, g, h, m, t.
De même, pour chacun des sons suivants, trouvez les lettres susceptibles de le représenter, ainsi que leur contexte: [o], [k], [n].

Quand on représente les sons d'une langue, on se sert de l'Alphabet Phonétique International (API), un système partagé par la plupart des linguistes. Dans cet alphabet, il existe un symbole pour chaque son. Quand on se sert de cet alphabet pour représenter les prononciations, on entoure la représentation par des crochets. Ainsi, pour écrire le mot chaton mettrait [a]. (Voir le manuel de Pullum cité en fin de chapitre pour le tableau complet des sons du API.)

Début.


Les organes d'articulation

La première étape de la phonétique articulatoire consiste à identifier les organes d'articulation qui entrent en ligne de compte dans la production de la parole.


Les organes d'articulation

Commençons en bas. L'air nécessaire pour la production des sons sort des poumons et passe par la trachée. En haut de la trachée se trouve une boîte en cartilage qu'on appelle le larynx. Suspendues dans le larynx on trouve deux bandes de tissu élastiques, qu'on appelle les cordes vocales ou la glotte. Si les cordes vocales sont ouvertes, on entend un son non-voisé ou sourd comme [p]. Si elles se rapprochent et vibrent, on a un son voisé comme [v].

Au-dessus de la glotte se trouvent trois cavités: la cavité pharyngale ou pharynx, la cavité buccale et la cavité nasale. Entre le pharynx et la cavité nasale se trouve une lame de tissu qu'on appelle le voile du palais. La cavité nasale se termine par le nez. Quand on respire normalement, l'air sort des poumons, par le voile du palais ouvert et sort par le nez.

Dans la cavité buccale on trouve la langue, qui se divise en apex et dos, les dents supérieures et inférieures, les alvéoles derrière les dents supérieures, le palais dur derrière les alvéoles, et le palais mou derrière le palais dur.

Autour de la bouche se trouve la mâchoire.

Début.


Voyelles et Consonnes

Une première distinction fondamentale divise les voyelles et les consonnes. Plusieurs critères sous-tendent cette distinction.
Exercice: Appliquez les critères précédents pour déterminer si chacun des sons suivants serait à classer comme consonne ou comme voyelle:
[o], [z], [f], [a].

Notons cependant que les critères que nous venons d'identifier ne sont pas absolus. Ainsi, l'ouverture du passage articulatoire est relative. Dans la série [a] [e] [i] [v] [s] [p] le passage se ferme progressivement. Deuxièmement, on trouve des consonnes voisées, où les cordes vocales vibrent: [v], [z], par exemple, et (dans certains contextes) des voyelles sans vibration des cordes vocales. Par exemple, dans le québécois parlé, un mot comme constitue se prononcera [kstity] où [i] représente la voyelle [i] sans vibration des cordes vocales. Dans le cas de la syllabicité, on trouve dans certaines langues des consonnes syllabiques. Par exemple, le mot people en anglais se prononce [pi:pl] en deux syllabes. Malgré de telles complications, on retient d'habitude la distinction entre consonnes et voyelles. Nous le ferons aussi.

Début.


Les voyelles

Dans la description articulatoire des voyelles du français, on peut distinguer deux dimensions. D'un côté, le mode d'articulation décrit la configuration générale des organes articulatoires dans la production d'une voyelle donnée. D'un autre côté, le lieu d'articulation décrit le point de rétrécissement maximal (c'est-à-dire fermature) dans la production d'une voyelle.

Le mode d'articulation

En français, le mode d'articulation permet de distinguer quatre grandes classes de voyelles, classes qui s'entrecoupent entre elles.

L'oralité versus la nasalité

L'un des modes d'articulation dépend de la présence ou absence de nasalité. Les voyelles orales se prononcent avec le voile du palais relevé, ce qui ferme le passage nasal. Par contre, les voyelles nasales se prononcent avec le voile du palais abaissé, ce qui laisse passer de l'air et par la bouche, et par le nez.


Voyelles orales et nasales

Exercice: Prononcez les mots suivants et identifiez les voyelles orales et nasales: banc lait bas eux lin beau bon un.

On distingue quatre voyelles nasales en français:

Symbole Exemples
[] lent, vent, tant
[] ton, vont, longue
[] brun, quelqu'un
[] vin, fin, plein

Le tilde au-dessus de la voyelle est la marque de la nasalité.

On distingue une série plus longue de voyelles orales:

Symbole Exemples
[i] si, fils, pire
[e] mes, fée,soufflé
[] dette, paire, paix
[a] ma, moi, date
[y] pur, suce, une
[] deux, queue, cheveux
[] peur, acteur, seul
[] le, que
[u] doux, four, toutes
[o] beau, dos, pôle
[] dort, bosse, Paul
[] bas, pas

Comme nous l'avons déjà indiqué, certains francophones ne distinguent pas la voyelle [] de la voyelle [a]. Par contre, cette opposition est bien vivante au Canada.

L'arrondissement

Un autre mode d'articulation dépend de la forme des lèvres. Comparez les deux listes suivantes:
  1. [i] [e] [] [a]
  2. [y] [] []
Dans la première série, les lèvres sont ou bien écartées, ou bien dans une position neutre. Par contre, dans la deuxième série, les lèvres sont arrondies. C'est pour cela qu'on parle de voyelles arrondies.


Voyelles arrondies et non-arrondies

Expérience: Prononcez [i] et rendez vos lèvres progressivement plus arrondies. Qu'est-ce qui en résulte?

Le lieu d'articulation

Pour bien comprendre le lieu d'articulation, il faut imaginer la bouche comme un espace à deux dimensions, allant du haut en bas, et de l'avant vers l'arrière de la bouche. C'est dans l'espace ainsi défini que se situe le point de rétrécissement maximal qui détermine le lieu d'articulation.

Voyelles antérieures et postérieures

Comparez les deux séries de voyelles suivantes:
  1. [i] [e] [] [a]
  2. [u] [o] [] []
Dans le premier cas, le bout de la langue se déplace vers l'avant de la bouche, tandis que dans la deuxième série, le dos de la langue se masse dans l'arrière de la bouche. Pour cette raison, on appelle les premières des voyelles antérieures et les deuxièmes des voyelles postérieures.


Voyelles antérieures et postérieures

Les voyelles [y] [] [] [] sont aussi des voyelles antérieures, avec la différence qu'elles sont en plus des voyelles arrondies.

Voyelles fermées, mi-fermées, mi-ouvertes et ouvertes

Comparez les séries suivantes:
  1. [i] [y] [u]
  2. [e] [] [o]
  3. [] [] []
  4. [a] []
Au fur et à mesure qu'on passe d'une série à l'autre, la langue descend dans la bouche. Dans la prononciation d'un [i] [y] ou [u] elle se trouve près du palais. On parle alors de voyelles fermées (ou voyelles hautes) puisque le passage est presque fermé. Par contre, dans la prononciation de [a] et [], la langue se trouve au fond de la bouche: on parle alors de voyelles ouvertes ou ( voyelles basses) puisque le passage de l'air est ouvert. Entre les deux extrêmes on trouve les voyelles mi-fermées ([e] [] [o]) et les voyelles mi-ouvertes ([] [] []).


Les degrés d'ouverture en français

Trois des voyelles nasales sont également des voyelles mi-ouvertes: ([] [] [ ]) et une autre est une voyelle ouverte: ([]).

Début.


Les consonnes

Comme c'était le cas pour les voyelles, on distingue un mode d'articulation et un lieu d'articulation pour les consonnes.

Le mode d'articulation

Le voisement

Mettez un doigt sur votre gorge et prononcez les deux séries de consonnes suivantes:
  1. [p] [t] [k] [f] [s] [ ] (ex. chien)
  2. [b] [d] [g] [v] [z] [] (ex. joue)
Notez la vibration qui caractérise la deuxième série, mais non pas la première. Ce sont vos cordes vocales qui vibrent. Cette vibration s'appelle le voisement, et les consonnes qui la présentent sont des consonnes voisées ou sonores. Les consonnes sans vibration sont des consonnes non-voisées ou sourdes.

L'oralité et la nasalité

Bloquez votre nez et prononcez les deux séries de consonnes suivantes:
  1. [p] [b] [t] [d] [k] [g]
  2. [m] [n] [] (ex. signer) [] (ex. parking)
Notez que dans la deuxième série, le caractère du son change par rapport à la prononciation normale. C'est la preuve qu'il y a une composante nasale dans ces consonnes. Ce sont des consonnes nasales: l'air sort par le nez et par la bouche, tandis que les autres sont des consonnes orales: l'air sort par la bouche seulement.


Consonnes orales et nasales

Les consonnes occlusives et fricatives

Prononcez les deux séries de consonnes suivantes:
  1. [p] [b] [t] [d] [k] [g]
  2. [f] [v] [s] [z] [ ] []
Essayez de continuer la prononciation pendant quelques secondes. Qu'est-ce qui se passe? Notez que la prononciation peut se poursuivre dans le cas de la deuxième série, mais non pas dans le cas de la première. C'est que les consonnes de la deuxième série n'ont pas de fermeture totale du passage de l'air. On les appelle des consonnes fricatives. Par contre, les consonnes de la première série ferment totalement le passage de l'air: on les appelle des consonnes occlusives.

Parmi les consonnes fricatives, on distingue parfois des sous-classes. Les consonnes [s] et [z] s'appellent des spirantes tandis que les consonnes [ ] et [] s'appellent des chuintantes.

Les consonnes latérales et vibrantes

Comparez les séries suivantes:
  1. [t] [d]
  2. [l]
  3. [r]
Notez qu'on peut continuer à prononcer le [l] et le [r] mais non pas les autres. Par contre, la langue se situe au même endroit dans la bouche pour les quatre. Où est la différence? C'est que dans la prononciation du [l], la langue se met contre les dents supérieures et laisse passer de l'air des deux côtés: c'est pourquoi on l'appelle une consonne latérale.

Dans le cas du [r], la langue se met contre les dents supérieures, mais produit un battement qui laisse passer de l'air. C'est pourquoi on l'appelle une consonne vibrante.

Nous verrons plus loin qu'il existe plusieurs sortes de [R] en français, dont certaines sont des vibrantes, d'autres des fricatives.

Le lieu d'articulation

Prononcez les séries suivantes:
  1. [p] [b]
  2. [t] [d]
  3. [k] [g]
Notez le lieu de rétrécissement maximal; c'est-à-dire le lieu où la bouche se ferme le plus. Dans le cas de [p] [b], les deux lèvres ferment le passage de l'air. On appelle ces deux consonnes des bilabiales.


Les consonnes bilabiales

   Exercice: Trouvez une consonne nasale bilabiale en français.

Essayez maintenant les consonnes [t] et [d]. Notez que le bout de la langue (l'apex) s'appuie contre les dents supérieures. On parle alors de consonnes apico-dentales.

  Exercice: Trouvez une consonne nasale apico-dentale en français.


Les consonnes apico-dentales

Deux autres consonnes apico-dentales viennent s'ajouter à la liste. D'abord, le [l] se prononce de cette façon (essayez: lit, loup). En outre, le [r] apico-dental se prononce ainsi: le bout de la langue tape contre les dents supérieures.

Passons maintenant à [k] et [g]. Notez que le dos de la langue (la partie dorsale, s'appuie contre le voile du palais. On parle alors de consonnes dorso-vélaires.


Les consonnes dorso-vélaires

Bien qu'il existe des consonnes nasales bilabiales et apico-dentales en français, il n'existait pas jusqu'à récemment de consonne nasale dorso-vélaire. Mais au XXe siècle, le français a emprunté un certain nombre de mots à l'anglais, y compris des mots se terminant en - ing. Certains locuteurs les prononcent à l'anglaise, ce qui donne des formes comme [paRki], [kpi].

En même temps, le français possède depuis longtemps une autre voyelle nasale, formée par le contact entre le dos de la langue et le palais dur. Il s'agit du [] qu'on trouve dans des mots comme signer, aligner.

Résumons: parmi les consonnes occlusives, nasales, latérales et vibrantes, nous retrouvons quatre lieux d'articulation: les bilabiales, les apico-dentales, les dorso-palatales et les dorso-vélaires. Voyons maintenant les cas qui restent.

Essayez les séries suivantes:

  1. [f] [v]
  2. [s] [z]
  3. [ ] []
Dans le cas de [f] et [v], les dents supérieures entrent en contact avec la lèvre inférieure, pour fermer le passage partiellement. Il s'agit de consonnes labio-dentales.


Les consonnes labio-dentales

   Exercice: Qu'est-ce qui distingue [f] et [v]?

Le cas de [s] [z] [ ] et [] est un peu plus complexe. Prononcez rapidement à tour de rôle [s] et []: [s] [ ] [s] [ ] [s] etc. Notez la position de votre langue. Dans le cas du [s], l'apex de la langue s'approche des dents supérieures, mais dans le cas du [ ] la partie antérieure du dos de la langue s'approche du palais dur. Le son produit par un [s] a une fréquence plus élevée que celui produit par un [ ]. Le [s] s'appelle une consonne apico-dentale tandis que le [ ] s'appelle une consonne pré-dorso-alvéolaire.


[s] versus [ ]

   Exercice: Qu'est-ce qui distingue [ ] et []?

Début.


Les semi-voyelles

écoutez les séries suivantes:
  1. paie pied
  2. père pierre
  3. feu feuille
Notez qu'il existe le même nombre de syllabes dans les deux mots de chaque série. Mais dans le deuxième mot, on trouve un autre son qui ne donne pas une syllabe: c'est le son [j]. Ce son se prononce au même endroit dans la bouche (plus ou moins) que [i], mais contrairement au [i], ne donne pas une syllabe. Nous l'appelons une semi-voyelle ou une semi-consonne, puisqu'on y retrouve la sonorité des voyelles et l'absence de syllabicité des consonnes.

Exercice: Trouvez dix autres mots français qui comprennent la semi-voyelle [j] et faites-en la transcription phonétique

Il existe deux autres semi-voyelles en français, qu'on retrouve dans les exemples suivants:

  1. nu:nuage nage:nuage pis:puis
  2. bout:bois battent:boitent
La première a le même lieu d'articulation que le [y]: il s'agit de la semi-voyelle [ ], tandis que l'autre a le même lieu d'articulation que le [u]: il s'agit du [w].

Exercice: Trouvez dix autres mots français qui comprennent la semi-voyelle [w] ou la semi-voyelle [ ] et faites-en la transcription phonétique.

Pour résumer, les semi-voyelles ont le même lieu d'articulation que les voyelles, mais ne donnent pas une syllabe.

Début.


Le `e muet' ou schwa

Il existe un autre son qu'il faudrait examiner en français, le e muet ou schwa, qu'on représente par le symbole []. Pour comprendre ce son, examinons quelques exemples. Prononcez les groupes suivants:
  1. une couverture, deux livres
  2. une couverture de livre
Notez la différence de prononciation entre deux et de. Les deux sont des voyelles antérieures arrondies, mais le degré d'arrondissement est un peu supérieur dans le cas du premier. Prononcez les deux, en essayant de mettre en valeur deux et de. On peut le faire dans le cas du premier une couverture, DEUX livres, mais non pas dans le cas de de. Voici un premier critère pour distinguer le schwa: cela se prononce comme un [] ou comme un [], mais on ne peut pas l'accentuer.

Voici un autre critère. Prononcez les exemples suivants:

  1. je sais que tu es là
  2. je sais qu'il est là
  3. une patte de chien (cf. une patte deux chiens)
  4. une patte d'animal (cf. une patte deux animaux)
Notez que la voyelle de que et de le tombe devant une autre voyelle. C'est une autre caractéristique du schwa.

Finalement, prononcez l'exemple suivant, d'abord lentement, ensuite rapidement.

  1. on y va demain
Dans une prononciation lente, on prononce le e muet: [ nivadm]. Par contre, le e muet tombe dans une prononciation rapide: [ nivadm]. En fait, dans le parler de tous les jours, on prononce assez peu de e muets. Par contre, dans les chansons, et dans certains parlers soignés, on en prononce beaucoup.

Note importante sur la transcription des e muets. On représente les e muets qu'on prononce, non pas ceux qui sont possibles mais qui ne sont pas prononcés. Il faut donc se fier à l'oreille pour chaque cas.

Expérience: Chantez une chanson française et comptez le nombre de e muets que vous prononcez. Ensuite, prononcez la même chanson comme si vous parliez avec un ami, et comptez encore le nombre de e muets.

Début.


La variation phonétique

Tout le monde ne parle pas de la même façon. Si les voyelles et consonnes que nous avons identifiées sont suffisantes pour expliquer le noyau du français, il reste que l'ensemble des francophones produisent des variations autour de ce noyau.

Dans certains cas, ces variations s'expliquent par des facteurs non-linguistiques, comme l'origine géographique, l'âge, le sexe ou le niveau d'instruction. On parle alors de variation libre. Par contre, dans d'autres cas, les variations s'expliquent par le contexte linguistique, par les sons qui suivent ou précèdent dans un énoncé. On parle alors de variation conditionnée.

La variation libre

Voyons une différence régionale. Dans une prononciation québécoise, la première série aurait tendance à se prononcer selon la transcription fournie, tandis qu'une prononciation française donnerait souvent ce qu'on trouve dans la deuxième série.
  1. le vin [v] le vent [v]
  2. le vin [v] le vent [v]
   Exercice: Qu'est-ce qui change entre les deux? Est-ce systématique?

Voici un autre exemple. Assez souvent les jeunes enfants produisent le zézaiement, comme dans [msjzudlpaRk].

   Exercice: Quelle est la règle qui sous-tend cet exemple?

Voici enfin un troisième exemple de variation libre. Nous avons vu que certains locuteurs font la distinction entre [a] et []. En outre, il existe plusieurs manifestations possibles du a postérieur, allant de [] jusqu'à [ ]. On dira, pour le bois ou bien [lbwa], [lbw] ou [lbw ], entre autres, selon l'interlocuteur. La variante [ ] étant sentie comme peu soignée, on a tendance à l'éviter dans le langage plus soigné, préférant l'une ou l'autre des variantes. Dans le contexte ontarien, on a trouvé que les variantes postérieures sont plus fréquentes chez les hommes que chez les femmes (Thomas, 1986).

Expérience: Comparez votre parler avec celui d'une autre personne, et relevez un exemple de variation libre.

La variation conditionnée

La variation conditionnée dépend du contexte phonétique. Il existe une relation systématique entre ce qui précède ou suit dans l'énoncé et la forme d'un son. Voyons un premier cas, tiré du québécois:
  1. [tsiR] [te] [tt] [ta]
  2. [dziR] [de] [dt] [dat]
  3. [tsy] [tt ] [aktR]
  4. [dzy] [d] [fRwadR]
  5. [tut] [to] [t R] [t]
  6. [dut] [do] [d R]
Dans certains contextes, on trouve [ts] ou [dz], tandis que dans d'autres contextes on trouve [t] ou [d]. Où est le système? Notez qu'on trouve [ts] et [dz] devant une voyelle antérieure fermée, mais non pas ailleurs. C'est que la langue, en passant de la consonne apico-dentale vers la voyelle fermée, passe par la région où se prononce une consonne sifflante.


Passage du [t] à une voyelle antérieure}

Exercice: Pourquoi trouve-t-on [s] dans certains cas mais [z] dans d'autres cas? Deuxième question: qu'est-ce qui se passe dans le cas des combinaisons [t] ou [d] plus semi-voyelle? Vérifiez en consultant un locuteur canadien.

L'exemple précédent illustre un principe de base de la variation conditionnée: les sons qui se suivent dans la chaîne parlée ont une influence mutuelle les uns sur les autres. En d'autres termes, il faut voir la chaîne parlée non pas comme une série de blocs autonomes, mais plutôt comme une série de moments instables où on termine la prononciation du son précédent tout en commençant le son suivant. L'influence d'un son sur un autre dans la chaîne s'appelle l'assimilation.

L'assimilation

Il existe trois sortes d'assimilation qu'on peut identifier. Examinons-les à tour de rôle.

Prononcez rapidement les exemples suivants:

  1. peuple puis exploits
  2. je savais; je te vois
  3. l'école secondaire
Dans le premier cas, le [l] de peuple, le [ ] de puis et le [l] de exploits sont dévoisés: les cordes vocales ne vibrent pas. Pourquoi? C'est que la consonne qui précède dans la chaîne est déjà non-voisée, et l'absence de voisement persiste dans le son suivant. Une assimilation de la sorte, où un son influence le son suivant, s'appelle l'assimilation progressive.

Voyons maintenant le deuxième cas. Dans une prononciation rapide, le pronom personnel au début se prononce non pas comme [] mais comme []. On dit: [sav] plutôt que [ sav]. La cause est la consonne non-voisée qui suit le pronom: au moment de prononcer le je on anticipe déjà l'absence de vibration des cordes vocales dans cette consonne, et le résultat est le dévoisement de la consonne du je. On parle alors d'assimilation anticipante ou régressive.

Finalement, dans le troisième cas, il y a une consonne située entre deux voyelles au milieu du mot secondaire. Les cordes vocales continuent à vibrer à la suite de la première voyelle, tandis qu'en même temps on anticipe le voisement de la voyelle suivante. Le résultat est une consonne qui se prononce comme [g] (la forme voisée). Nous parlons alors d'assimilation double.

On trouve un autre exemple d'assimilation double dans la prononciation québécoise d'un mot comme même, qui sonne comme [mm]. Par contre, cette prononciation nasalisée ne se trouve pas aussi souvent en France, ce qui prouve que la variation conditionnée (ici l'assimilation) fonctionne dans le contexte plus large des communautés linguistiques, entrant par là dans la variation libre. En d'autres termes, il faut examiner la variation à l'intérieur d'une communauté linguistique.

Expérience: Notez que l'assimilation peut impliquer autre chose que la présence ou absence de voisement. En principe, n'importe quel trait de prononciation peut se déplacer dans la chaîne. Par exemple, nous avons vu dans le cas de même que la nasalité peut se déplacer. Et si vous prononcez des mots comme qui/cou, vous verrez que la position de la langue pour le [k] varie selon la voyelle suivante (antérieure ou postérieure). Écoutez vos propres paroles et celles que vous entendez autour de vous, et essayez de relever d'autres traits qui se déplacent dans l'assimilation.

Début.


Les syllabes

Nous venons de voir que les sons s'alignent dans la chaîne du discours. En fait, les suites de sons se structurent à plusieurs niveaux plus complexes. Le premier que nous examinerons s'appelle la syllabe.

Une syllabe se définit par une force articulatoire supérieure dans son noyau, et par un mécanisme (baisse de la force articulatoire, coup de glotte) à ses frontières.

Par exemple, prononcez les exemples suivants:

  1. [a] (la voyelle [a])
  2. [a:] (un [a] qu'on continue à prononcer)
  3. [a a a a a a a] (une série de [a] séparés les uns des autres)
Notez le mécanisme utilisé dans le troisième cas pour séparer les syllabes. Si vous êtes francophone, ce sera probablement une baisse de la force articulatoire. Si vous êtes anglophone, ce sera probablement une fermature des cordes vocales, qu'on appelle un coup de glotte, semblable au son produit en anglais par la suite a apple.

En français, une syllabe a toujours comme noyau une seule voyelle. Comme nous l'avons vu: 1 voyelle = 1 syllabe. Mais autour de cette voyelle, on peut trouver une ou plusieurs consonnes et une ou plusieurs semi-voyelles.

Examinez, par exemple, les cas suivants:

Notez les différentes structures syllabiques, qu'on peut représenter par les symboles C (consonne) V (voyelle) et S (semi-voyelle). Il y a des syllabes de type V ([), de type CV ([bu]), de type VC ([m]), de type CVC ([fak]), de type CSV ([lj]), et ainsi de suite. Ce sont des structures de base qui constituent une chaîne sonore en français.

Exercice: Dans un texte oral, calculez la proportion de chaque type de syllabe.

Là où il y a des syllabes, il y a aussi des frontières syllabiques, c'est-à-dire des points de contact entre une syllabe et une autre. En d'autres termes, dans la chaîne parlée, il faut savoir où couper. Or, il est possible de postuler un certain nombre de règles de base pour la division en syllabes. En voici quelques-unes.

On trouve une frontière syllabique

  1. entre deux voyelles en contact (p.ex. [u | l | va] où elle va)
  2. avant une consonne précédée par une voyelle (p.ex. [a | le] aller), à moins que la consonne soit suivie par une autre consonne autre que [l] ou [R] (p.ex. [is | twar] histoire).
En principe, les locuteurs d'une langue possèdent de façon intuitive les règles de base qui permettent de découper une chaîne en syllabes.

Début.


Les mots possibles

En théorie, une langue pourrait former des mots nouveaux en combinant n'importe quel son avec n'importe quel autre. En réalité, nous constatons que chaque langue présente des traits particuliers qui font en sorte que certaines combinaisons phonétiques sont utilisées, mais non pas d'autres. Prenez la liste suivante, composée de combinaisons phonétiques:
  1. [tRl]
  2. [stys]
  3. [bliR]
  4. [kRit]
  5. [vlin]
  6. [Rf]
  7. [ftl]
  8. [pfas]
Certaines combinaisons sont acceptées par la plupart des locuteurs (en général, les quatre premières), d'autres font l'objet de jugements partagés (les deux suivantes), et d'autres sont rejetées (les deux dernières). Ces évaluations reflètent la réalité linguistique, et démontrent que les locuteurs ont internalisé des règles. Dans le cas des jugements partagés, il s'agit souvent de combinaisons possibles à la frontière de deux mots. Ainsi, il n'y a pas de mots qui commencent [R], mais on dit, par exemple, je refuse en prononçant [Rfyz].

Ce tableau se complique aussi sous l'influence des emprunts à d'autres langues. Ainsi, on trouve en français des mots en [ps-] construits sur des bases grecques (p.ex. psychologie, psychiatre). Par contre, on ne trouve pas de mots d'origine française qui suivent ce modèle.

Exercice: Faites le tableau des combinaisons de consonnes possibles après la consonne [b].

Début.


À lire:

Les ouvrages suivants fourniront d'autres détails sur les questions traitées dans ce chapitre.

Carton, Fernand. (1974) Introduction à la phonétique du français. Paris, Bordas. (RES)

Delattre, Pierre. (1966) Studies in French and comparative phonetics. The Hague: Mouton. (RES)

Léon, Pierre. (1992) Phonétisme et prononciations du français. Paris: Nathan. (RES)

Pullum, Geoffrey K. (1986) Phonetic symbol guide. Chicago: University of Chicago Press. (REF)

Straka, Georges (1965) Album phonétique. Québec: Presses de l'Université Laval. (RES)

Thomas, Alain. (1986) La variation phonétique, cas du franco-ontarien. Ottawa: Didier. (RES)

Thomas, Jacqueline M.C. (1976) Initiation à la phonétique : phonétique articulatoire et phonétique distinctive. Paris: Presses universitaires de France. (RES)

Walter, Henriette. (1976) La dynamique des phonèmes dans le lexique français contemporain. Paris: France Expansion. (RES)

Début.


Dernière modification: 28 décembre 1996. Veuillez signaler des problèmes d'ordre technique à Greg Lessard <lessardg@post.queensu.ca>