Queen's University at Kingston

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Chapitre 5: La morphologie dérivationnelle

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Matériaux pour la formation des mots

De façon générale, nous pouvons dire que la morphologie dérivationnelle s'occupe de la formation de mots nouveaux à partir de mots existants. Ainsi, à partir d'un mot comme cuisine, on peut ajouter le préfixe -ette pour donner le mot nouveau cuisinette. Par contre, il faut reconnaître deux complications à ce modèle simple. D'abord, il est possible d'ajouter plusieurs niveaux d'éléments, chacun donnant un mot, comme l'illustre la série suivante:

  1. fermer
  2. fermer + -able = fermable
  3. in- + fermable = infermable
  4. infermable + -ité = infermabilité
À un autre niveau, on constate qu'il existe des bases qui ne sont pas elles-mêmes des mots autonomes: on peut combiner bio- et -logie pour former le mot biologie.

Comme nous l'avons vu dans les exemples précédents, la formation des mots fait appel à des matériaux de plusieurs sortes. On peut identifier pour commencer les bases lexicales, qui correspondent en général à des noms, des verbes et des adjectifs. Ces bases peuvent exister de façon autonome (ex. cuisine): on parle alors de bases libres. Ou bien, elles peuvent se trouver seulement dans des formes plus complexes, (ex. bio-): on parle alors de bases liées. Les bases peuvent se combiner entre elles (ex. bio-logie, camion-citerne): on parle alors de composition.

Il est aussi possible d'ajouter un ou plusieurs affixes à une base (ex. re-faire, québéc-ois). On parle alors de dérivation ou bien d'affixation. Les affixes sont des éléments attachés étroitement à une base lexicale, au point où on ne peut pas les en séparer. Ils ne correspondent pas à des noms, à des verbes ou à des adjectifs.

Il existe une autre classe apparentée aux affixes: les clitiques. En français, la classe des clitiques comprend les déterminants comme le, ce et les pronoms comme je, le, y. Comme les affixes, les clitiques sont des éléments non-autonomes: on ne les trouve jamais seuls. Par contre, on peut séparer les clitiques et les bases par au moins un petit nombre d'éléments (p.ex. je vois - je le vois; un livre - un beau livre).

Dans les deux cas (composition et dérivation), il faut reconnaître en plus qu'il existe une différence entre la langue écrite et la langue parlée. Nous la respecterons dans ce qui suit.

Début.


Mots attestés, mots possibles et impossibles

Prenez la liste suivante:
  1. blessure
  2. coiffeuse
  3. clintonisme
  4. attireur
  5. changeage
  6. tissement
  7. petitage
  8. achetien
Si on demande à des locuteurs francophones de porter un jugement d'acceptabilité sur ces noms, la plupart accepteront facilement les deux premiers, accepteront probablement aussi les deux suivants, auront plus de doutes quant aux deux suivants, et refuseront sans doute les deux derniers. Pourquoi? C'est que les mots d'une langue sont de plusieurs sortes.

Pour commencer, il y a les mots attestés, qu'on peut trouver dans des textes, et qui figurent souvent dans les dictionnaires. Blessure et coiffeuse appartiennent à cette classe: on les voit dans le journal et on les entend dans la conversation. Il y a ensuite les mots possibles. Certains de ces mots sont d'une formation tellement normale qu'ils passent inaperçus lorsqu'ils apparaissent. Avec l'arrivée de M. Clinton sur la scène politique américaine, on a commencé à parler de clintonisme, mais le mot s'insère dans une longue série (reaganisme, nixonisme, etc.) et ne surprend personne. De même, attireur est d'une formation normale, et quelqu'un ayant besoin d'un terme pour nommer quelqu'un qui attire peut très bien former ce mot.

Mais il ne faut pas oublier que l'arrivée d'un mot sur la scène ne se fait pas de façon isolée. Le nouveau doit se tailler une place parmi les mots existants. Ainsi, changeage et tissement sont d'une formation normale (on ajoute -age ou -ment à une base verbale). Leur problème vient du fait qu'il existe déjà d'autres formes pour nommer le même concept: changement et tissage. Malgré la normalité de changeage et de tissement, ils ont subi le blocage par l'existence antérieure de changement et tissage. Le blocage tend à empêcher la création d'une deuxième forme pour le même concept, surtout si le mot existant est de fréquence élevée. Par contre, il arrive qu'on crée une forme nouvelle pour porter un concept légèrement autre. Par exemple, depuis longtemps, l'adjectif utilisé pour désigner tout habitant de l'Ontario est ontarien. Mais depuis quelques années, avec la prise de conscience communautaire parmi les franco-ontariens, on a vu l'insertion d'une forme parallèle: ontarois, qui désigne non pas l'ensemble des habitants, mais seulement ceux de langue maternelle française.

Finalement, il existe des formes impossibles, dans le sens qu'elles seraient le produit d'un mécanisme de formation qui n'existe pas dans la langue. Par exemple, en français, le suffixe -age s'ajoute à des bases verbales: tissage. Mais la base petit est un adjectif. Par conséquent, le suffixe ne peut pas s'y appliquer. De même, le suffixe -ien qui s'ajoute à des bases nominales ou adjectivales (ex. ontarien), ne peut pas s'ajouter à une base verbale comme acheter.

En linguistique, on a tendance à indiquer les formes impossibles au moyen d'un astérisque précédent ( *petitage). De même, on marque les mots possibles mais non attestés. Nous utiliserons un plus pour cette catégorie de mots (+attireur).

Exercice: Évaluez la possibilité relative de chacune des formes suivantes: tableur, forçation, cultivesque, cultivage, cultivation.

Dans ce qui suit, nous allons commencer par examiner les mécanismes dérivationnels pour la formation des mots. Cette classe comprend la suffixation, la préfixation et la formation parasynthétique. Dans tous ces cas, à une base lexicale un affixe, c'est-à-dire une forme qui ne peut pas exister de façon autonome.

Début.


La suffixation

La fonction principale des suffixes consiste à rendre possible le passage d'une classe grammaticale dans une autre, avec des conséquences sémantiques, bien sûr. Dans tous les cas, les suffixes s'ajoutent à la fin des mots. Voyons quelques exemples:
  1. chanter + -eur = chanteur
  2. planète + -aire = planétaire
  3. simple + -ifier = simplifier
Dans chanteur, le suffixe -eur s'ajoute à une base verbale pour créer un nom. Dans planétaire, le suffixe -aire s'ajoute à une base nominale pour faire un adjectif, et dans simplifier, le suffixe -ifier s'ajoute à une base adjectivale pour faire un verbe.

Il est possible de caractériser chaque suffixe en appliquant trois sortes de critères.

  1. Il faut demander à quelle sorte de base le suffixe s'ajoute. En principe, en français, seules les bases nominales, verbales ou adjectivales prennent des suffixes.
  2. Il faut demander quelle partie du discours résulte de l'action du suffixe. Là encore, les possibilités se limitent à des noms, des verbes et des adjectifs, avec l'ajout spécial des adverbes (ex. lent - lentement).
  3. Il faut demander ce que le suffixe ajoute comme contribution sémantique à l'unité complexe qui résulte de son action.
Si nous appliquons ces trois critères aux suffixes présentés ci-dessus, nous voyons que -eur s'ajoute à des verbes, produit des noms, et signifie `quelqu'un qui V', où V représente la base verbale. Ainsi, un chanteur est quelqu'un qui chante. Par contre, -aire s'ajoute à des noms, produit des adjectifs, et signifie `qui concerne N', où N représente la base nominale. Et -ifier s'ajoute à des adjectifs, produit des verbes, et signifie `rendre ADJ', où ADJ représente la base adjectivale.

Exercice: Faites l'analyse des chacune des séries de suffixes suivantes:
    affichiste, guitariste, archiviste, automobiliste
    abattage, ajustage, accrochage, asphaltage
    alphabétique, anecdotique, anatomique
    accidentel, annuel, conceptuel
    exactitude, inaptitude, infinitude, inquiétude.

Notez que dans le cas des noms inanimés la méthode de suffixation permet de prévoir le genre du suffixé. Ainsi, abbattage etc. sont du masculin, mais exactitude est du féminin.

Début.


La préfixation

Par opposition aux suffixes, dont la fonction principale consiste à passer d'une classe grammaticale dans une autre, les préfixes en français ont une fonction surtout sémantique. Formellement, les préfixes se distinguent des suffixes par le fait de s'ajouter au début d'une base lexicale, plutôt qu'à la fin.

Au niveau formel, on constate que différents préfixes s'ajoutent à différentes sortes de bases. Comparons, par exemple, re- et in-, qu'on trouve dans des formes comme revoir et inacceptable. On constate que re- s'ajoute à une base verbale, tandis que in- s'ajoute à une base adjectivale. Comme dans le cas des suffixes, de telles différences de distribution nous permettent de faire le départ entre les différents préfixes.

Sur le plan sémantique, il est possible d'identifier plusieurs sortes de préfixes, comme l'indiquent les exemples suivants:

  1. hyperactif, suraigu, ultraconservateur, extrafin
  2. infrarouge, hypotension, sous-développé, subconscient
On note d'abord que les préfixes en hyper portent le sens `au-dessus de la norme'. Par contre, ceux en hypo portent le sens `en-dessous de la norme'. Dans les deux cas, la valeur du préfixe a à faire avec la notion de degré.
  1. avant-goût, pré-histoire
  2. après-midi, post-opératoire
Dans ces cas-ci, nous avons affaire à des préfixes temporels, qui désignent soit `ce qui précède X', soit `ce qui suit X'. Par contre, dans les exemples suivants, c'est la dimension spatiale qui entre en ligne de compte:
  1. avant-bras, prémolaire
  2. arrière-cuisine
  3. transcanadien
Deux autres classes de préfixes importants concernent la négation et l' aspect. Le français possède une assez grande variété de préfixes négatifs, comme l'illustrent les exemples suivants:
  1. inaccessible, impossible, illégal
  2. amoral, anormal, analphabète
  3. non-violent, non-marqué, non-étudiant
Pour ce qui est de l'aspect, deux préfixes principaux entrent en ligne de compte: re- et dé-. Voyons les exemples suivants:
  1. faire - défaire - refaire
  2. habiller - déshabiller - rhabiller
On constate que le préfixe dé-, qui s'ajoute à un verbe, présuppose l'existence d'un état et signifie `rendre non Vé', où Vé signifie le participe passé de la base verbale. Ainsi, défaire signifie `rendre non fait', déshabiller `rendre non habillé'. Le préfixe re-, qui s'ajoute lui aussi à une base verbale, signifie `rendre Vé encore', et présuppose l'absence d'un état. Les deux impliquent donc l'aspect, ou l'évolution d'une situation dans le temps.

Exercice: Identifiez la distribution et le sens des suffixes quasi- et méta- en français.

Début.


Les affixes homonymes

Examinons les deux séries suivantes:
  1. pommier, poirier, amandier
  2. aventurier, boursier, caissier
Dans les deux cas, le suffixe s'ajoute à une base nominale pour former un autre nom. Par contre, sa contribution sémantique n'est pas la même dans les deux cas. Dans le premier, il signifie `arbre qui porte des N', et dans l'autre, il signifie `quelqu'un qui a à faire avec N'.

On voit donc qu'il peut exister des suffixes ayant la même forme, mais qui se distinguent l'un de l'autre. Seul le fait de tester les trois critères permettra de les distinguer. Voyons un autre cas:

  1. lentement, rapidement, solidement
  2. lancement, fonctionnement, déploiement
On voit que le suffixe -ment en (1) s'ajoute à un adjectif, donne un adverbe, et signifie `de manière ADJ'. Par contre, le suffixe -ment en (2) s'ajoute à un verbe, donne un nom, et signifie `action de V'. Là où on trouve deux affixes homonymes, on les distingue au moyen de chiffres différents: -ment1 n'est pas la même chose que -ment2.

Exercice: Vous pouvez produire deux séries de noms en formant des suffixés en -eur. Trouvez des exemples et commenter la différence entre les deux séries.

Début.


Restrictions sur les affixes

À première vue, beaucoup de francophones refuseront les formes suivantes: retuer, décasser. C'est qu'ils trouvent difficile d'imaginer un contexte dans lequel on pourrait les utiliser. Par contre, il suffit d'un peu d'effort pour voir que de telles situations sont possibles, même si elles sont rares. Par exemple, dans un jeu électronique, les personnages peuvent parfois revenir à la vie. Il faut parfois les retuer. Dans l'autre exemple, supposons un film projeté à l'envers. Si le film montre quelqu'un qui casse un objet, le visionnement en sens inverse montrerait la même personne qui décasse l'objet.

C'est que, dans l'évaluation des mots possibles, il faut distinguer les contraintes linguistiques (p.ex. on ne peut pas ajouter le suffixe -age à un adjectif) et les contraintes pragmatiques (ce qu'on a l'habitude de faire). Seuls les premiers sont pertinents en linguistique.

Expérience: Imaginez une situation où chacun des mots suivants serait utilisable: déceinturage, replanter, chemiseur.

Restriction conventionnelle du sens

Il existe en général deux sortes de mots: ceux qu'on possède en mémoire, et ceux qu'on peut fabriquer en se servant du système de la langue. Or, une fois qu'un mot existe en mémoire, en d'autres termes, une fois qu'il n'est plus directement le produit des règles de formation des mots, il risque de prendre un ou plusieurs sens spéciaux. Dans ces cas-là, il faut faire attention pour respecter la réalité linguistique, et ne pas imposer une analyse qui ne convient pas. Voyons quelques exemples:
  1. annulaire (planétaire, circulaire)
  2. protestant (enseignant, manifestant)
En (1), les mots entre parenthèses signifient `qui concerne N'. Par contre, annulaire ne signifie pas seulement `qui concerne les anneaux', mais aussi `troisième doigt de la main, où on met un anneau'. De même, en (2), les mots entre parenthèses signifient `quelqu'un qui V', mais le mot protestant, à cause de son histoire, signifie plus spécialement, `membre d'une église chrétienne non-catholique'.

Exercice: Relevez une restriction conventionnelle du sens pour chacun des mots suivants: grossièreté, matérialisation, préparation.

Début.


Questions d'ordre

Jusqu'à présent, nous avons traité la préfixation et la suffixation comme deux phénomènes distincts. Par contre, il arrive que les deux s'appliquent dans la création d'un mot complexe. Cela peut se faire de deux façons différentes. Dans la première, chaque nouvelle unité se forme par l'ajout d'un seul élément. Voyons les exemples suivants:
  1. bois - boiser - déboiser
  2. évaluer - réévaluer - réévaluation
  3. évaluer - évaluation - *réévaluation
Dans chaque cas, la création d'une unité nouvelle se fait une étape à la fois, et dans chaque cas, le nouvel élément qu'on ajoute respecte la nature de la base à laquelle il s'ajoute. Ainsi, dans (1), le suffixe -er s'ajoute à un nom pour donner un verbe, et ensuite le préfixe dé- s'ajoute à ce verbe pour donner un autre verbe. Il en va de même en (2) où le préfixe re- s'ajoute à un verbe, et où par la suite, le suffixe -tion s'ajoute pour changer le verbe en nom. Par contre, en (3), on voit un problème. Il est possible de former évaluation à partir de évaluer, puisque, comme nous l'avons vu, -tion s'ajoute à un verbe. Par contre, il est impossible de former réévaluation à partir de évaluation puisque le préfixe re- s'ajoute seulement à des verbes. Donc, seul l'ordre de dérivation présenté en 2 est possible.

Exercice: Montrez pourquoi la deuxième série est impossible:
    mobile - immobile - immobiliser - immobilisation
    mobile - mobiliser - *immobiliser

Début.


La formation parasynthétique

Il existe un cas où on trouve deux éléments (un préfixe et un suffixe) qui s'ajoutent en même temps. On l'appelle la formation parasynthétique. Le phénomène se reconnaît par le fait qu'on doit refuser tous les ordres de création basés sur l'ajout d'un seul affixe à la fois. Voyons les deux exemples suivants:
  1. lune - alunir - *lunir - *alune
  2. barque - embarquer - *barquer - *embarque (N)
Dans les deux cas, on ajoute un préfixe et un suffixe, mais la forme ayant seulement un préfixe (*alune, *embarque) est impossible, de même que la forme ayant seulement un suffixe (*lunir, *barquer). Il faut présupposer une création basée sur l'application simultanée d'un préfixe et d'un suffixe.

Début.


La composition

Dans les cas de dérivation (préfixation, suffixation, formation parasynthétique), on ajoute un ou plusieurs affixes à une seule base. Par contre, dans la composition, deux ou plusieurs bases se combinent entre elles. La composition prend plusieurs formes différentes en français. On en voit quelques-unes dans les exemples suivants.
  1. bouton-pression
    canapé-lit
    chirurgien-dentiste
    heure-homme
    safari-photo
  2. feu rouge
    centre commercial
    libre-échange
    réunion départementale
  3. chauffe-eau
    casse-noisettes
    coupe-ongles
    cure-oreilles
    lave-vaisselle
  4. ceinture de sécurité
    pompe à eau
    arme à feu
    couteau de chasse
Première constatation: tous les mots composés ici sont des noms. En français, c'est presque toujours le cas. Mais parmi ces noms, on retrouve des structures diverses. En (1), on trouve N + N, en (2), on trouve N + ADJ en (3), on trouve V + N, et en (4), on trouve N + PREP + N.

Deuxième constatation: dans certains cas, l'un des membres du mot composé est plus central que l'autre; il définit une classe générale précisée par l'autre terme. Ainsi, en (1), un bouton-pression est une sorte de bouton, non pas une sorte de pression. De même, un safari-photo est une sorte de safari, pas une sorte de photo et une ceinture de sécurité est une ceinture. On appelle cet élément central la tête du mot composé. En français, la tête d'un composé se trouve en général à gauche.

Exercice: Où se trouve la tête d'un composé en anglais? Considérez des exemples comme fire truck, mail box, bookshelf.

De même, en (2), le nom à gauche définit la tête modifiée par l'adjectif suivant. Un centre commercial est une sorte de centre, et une réunion départementale est une sorte de réunion.

Par contre, il y a des complications. Dans quelques cas, la tête se trouve à droite. C'est le cas de libre-échange, qui est une sorte d'échange. Dans d'autres cas, surtout parmi les composés qui mettent ensemble deux noms, l'identification de la tête est plus complexe. Ainsi, un chirurgien-dentiste est en même temps un chirurgien et un dentiste.

Dans tous ces cas, on trouve une tête à l'intérieur du mot composé. On parle alors de composés endocentriques, ce qui veut dire que la tête (le centre) est à l'intérieur du composé. Il existe cependant d'autres cas où la tête n'est pas dans le composé, dans tous les exemples en (3) par exemple. Ainsi, un chauffe-eau n'est ni un chauffe, ni une eau; un casse-noisettes n'est ni un casse ni une noisette. Dans ces cas, la tête du composé est à l'extérieur, en quelque sorte. Ainsi, un chauffe-eau est `un appareil qui chauffe l'eau', un casse-noisettes est `un outil qui casse les noisettes' et ainsi de suite. On parle alors de composés exocentriques.

Exercice: Quel élément structural permet d'identifier un composé exocentrique dans les exemples en (4) ci-dessus?

Comment distinguer les mots composés

Puisque les mots composés mettent ensemble deux mots, il peut être difficile de les distinguer des suites de mots. Comparons, par exemple, les séries suivantes:
  1. autobus scolaire
    ceinture de sécurité
  2. autobus jaune
    ceinture de Pierre
On a des composés en (1), mais des suites libres en (2). Comment distinguer?

Le premier critère est d'ordre formel. On peut insérer une autre unité dans la plupart des suites libres: autobus vraiment jaune, ceinture bleue de Pierre. Mais on ne peut pas insérer une unité dans un mot composé. *Autobus vraiment scolaire est impossible, de même que *ceinture bleue de sécurité. On dirait ceinture de sécurité bleue.

Le deuxième critère est de type sémantique. La partie non-tête d'un mot composé spécifie une sorte de classe. Ainsi, un autobus scolaire est un type d'autobus. Mais un autobus jaune décrit une condition temporaire de l'autobus.

Un autre critère est celui de la fréquence. Les mots composés se manifestent souvent dans la même forme, tandis que les combinaisons libres présentent une plus grande diversité.

Dans certains cas, l'orthographe indique l'existence d'un mot composé. Le trait d'union, par exemple, nous signale parfois une unité.

Exercice: Pour chacun des exemples suivants, déterminer s'il s'agit d'un composé ou d'une suite d'unités autonomes: lampe à l'huile, tasse à café, tasse de café.

Début.


Les bases savantes

La composition dans sa forme la plus simple utilise des bases lexicales françaises pour faire des mots nouveaux. Mais il existe aussi une autre source de bases lexicales: le grec et le latin. Dans les terminologies spécialisées surtout, on fait appel à de telles bases pour construire des mots nouveaux. Voyons quelques exemples:
  1. carnivore, herbivore, omnivore
  2. francophone, anglophone, hispanophone
  3. vidéothèque, bibliothèque, ludothèque
  4. anthropologie, biologie, psychologie
Comme dans le cas de la composition à bases françaises, les éléments mis ensemble sont soit des verbes, soit des noms, soit des adjectifs. Ainsi, dans la série en (1), -vore signifie `qui mange' tandis que les éléments initiaux signifient soit `la chair', soit `les plantes', soit `tout'. Notez qu'à la différence des mots composés à base française, la tête de ces dernières formes se trouve à la fin: on a la structure N+V plutôt que V+N. Il en va de même pour les exemples en (2), sauf que dans ces cas, -phone signifie `qui parle'.

Dans les exemples en (3), -thèque signifie `contenant', tandis que vidéo-, biblio et ludo signifient `qui concerne la vision', `livres' et `qui concerne le jeu' respectivement. Dans ce cas-ci, nous avons la structure N+N, avec la tête en deuxième position. Dans les exemples en (4), c'est encore la structure N+N qu'on trouve, sauf que -logie signifie `étude', et anthropo- bio- et psycho- signifient `humanité', `vie' et `esprit' respectivement.

Notez qu'il est aussi possible de trouver des combinaisons à plus de deux éléments, comme astrobiologie, ainsi que des combinaisons où l'une des composantes est d'origine française et l'autre grecque ou latine (ex. autopunition).

   Exercice: Trouvez trois autres bases savantes utilisées en français.

Début.


D'autres sources de mots nouveaux

La dérivation et la composition ne sont pas les seules sources de mots nouveaux en français. Un assez grand nombre d'autres mécanismes, quoique moins fréquents, ont aussi un rôle à jouer dans la créativité lexicale.

La siglaison

Les sigles sont des unités lexicales construites par le fait de prendre une ou plusieurs lettres au début de chaque mot d'une locution pour faire un seul mot. Citons comme exemples bien connus GRC `Gendarmerie royale du Canada', LNH `Ligue nationale de hockey', OVNI `objet volant non identifié' et CEGEP `Collège d'enseignement général et professionnel'.

Notez que dans les deux premiers exemples, le sigle se prononce comme une suite de lettres (on dit [eRse] et [lna]) tandis que dans les deux derniers cas, le sigle se prononce comme un mot (on dit [vni] et [sep]).

La troncation

Dans un parler familier, on prend parfois l'habitude de laisser tomber une partie de mot. Puisque c'est le début qui porte le plus d'information, c'est le plus souvent la fin du mot qui tombe. Des exemples de troncation comprennent dico `dictionnaire', métro `(chemin de fer) métropolitain', labo `laboratoire', où on trouve une voyelle finale (souvent [o]), et prof `professeur', pub `publicité', qui se terminent par une consonne.

Les acronymes

Dans certains cas, on met ensemble deux mots en enlevant ou bien la fin du premier ou le début du deuxième. Des exemples comprennent franglais `français et anglais)', héliport `aéroport pour hélicoptères' et alcootest `test qu'on administre pour détecter une consommation abusive d'alcool'.

Exercice: Dans un journal, relevez des exemples de siglaison, de troncation et d'acronymes.

La reduplication

Un phénomène assez rare, mais très intéressant, consiste à reproduire la première syllabe d'un mot, généralement pour former une version humoristique à sens affaibli. Des exemples de reduplication comprennent fofolle `un peu folle', pépère `mot familier pour le grand-père', mémère `nom familier pour la grand-mère'.

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Conclusion

On voit donc que le lexique d'une langue n'est pas une entité figée et stable. À côté des stocks de mots existants, une grande variété de mécanismes de création modifient constamment le contenu du lexique. En fait, il existe aussi deux autres grandes classes d'opérations qui elles aussi ajoutent des mots nouveaux à la langue, opérations que nous verrons en détail plus tard.

D'un côté, l'extension et la précision sémantique permettent à des mots existants de prendre des sens étendus. Par exemple, à l'origine, le mot composé feu vert signifie `feu de circulation qui permet aux chauffeurs d'avancer'. Mais depuis quelques années en français, feu vert signifie aussi `permission': on dira par exemple que quelqu'un a donné le feu vert à quelqu'un d'autre. De façon analogue, le mot escalade, dont le sens de base est `action de monter une pente abrupte', a commencé à signifier aussi `action de monter' en parlant de prix, ou d'activité dans un secteur en particulier.

D'un autre côté, les langues ont tendance à emprunter des mots les unes aux autres. Depuis quelques années, le français a emprunté des mots à l'anglais (management, jogging), au russe (glastnost), à l'italien (pizzeria), au suédois (ombudsman) et à d'autres langues encore.

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À lire:

Corbin, Danielle. (1987) Morphologie dérivationnelle et structuration du lexique. Tubingen: Niemayer. (2 vol.) (RES)

Guilbert, Louis. (1971) `De la formation des unités lexicales', in Grand Larousse de la langue française en sept volumes. Paris: Larousse. (Introduction au volume 1) (REF)

Matthews, P. H. (1991) Morphology 2nd ed. Cambridge: Cambridge University Press. (RES)

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Dernière modification: 28 décembre 1996. Veuillez signaler des problèmes d'ordre technique à Greg Lessard <lessardg@post.queensu.ca>